Plaidoyer pour les animaux

Vers une bienveillance pour tous

Né en France, docteur en génétique cellulaire, moine bouddhiste tibétain, auteur, traducteur, photographe, interprète en français du Dalaï Lama, Matthieu Ricard réside au Népal, au  monastère de Shéchèn. IL consacre l’intégralité de ses droits d’auteurs à cent trente projets humanitaires, engagé également dans la protection de la nature et des animaux.

 

« Plaidoyer pour les animaux », voilà un ouvrage érudit à la lecture aisée et fluide, dont les 160 pages sont augmentées d’un important corps de notes et d’une riche bibliographie. Le titre se double d’un sous-titre : « vers une bienveillance pour tous » et, à la deuxième page nous remarquons deux citations, l’une de George Bernard Shaw : « Les animaux sont mes amis… et je ne mange pas mes amis », l’autre d’Alphonse de Lamartine « On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas ». L’objectif de l’auteur apparaît d’emblée. Ce livre, nous dit-t- il, « est une suite logique et nécessaire à Plaidoyer pour l’Altruisme. Il met en évidence les raisons et l’impératif moral qui justifient d’étendre l’altruisme à tous les êtres sensibles sans limitation d’ordre quantitatif ni qualitatif… Nous vivons dans un monde essentiellement interdépendant, où le sort de chaque être, quel qu’il soit, est intimement lié à celui des autres».

Alors que 10 000 ans avant notre ère, la population de la planète comptait 10 millions d’habitants, en 1950 ce chiffre atteignait les 2 milliards, pour approcher les 7 milliards aujourd’hui. Depuis le néolithique, l’élevage traditionnel avait structuré les paysages, préservé l’environnement et les biodiversités. Aujourd’hui l’élevage est intensif, industriel, mondialisé afin de satisfaire aux lois du marché : produire plus, à moindre coût et consommer toujours plus, faisant de la vache, du porc, de l’agneau, du mouton, du poisson, des poulets, lapins, etc… des produits de consommation. Les dizaines de milliards d’animaux abattus chaque année nourrissent une partie seulement des habitants de la planète, principalement les pays riches. Cette explosion démographique liée à de nouvelles habitudes alimentaires ont des conséquences sur l’environnement : les émissions d’oxyde de carbone, de gaz méthane, la déforestation massive, l’usage de pesticide, de fertilisants chimiques, la consommation d’eau douce, ont atteint en 100 ans des taux de croissance jamais égalés. Avec de lourdes conséquences :

  • Sur l’environnement et l’eau potable : 40% de la population mondiale, répartie dans 24 pays, souffre de pénurie d’eau alors que la moitié de la consommation d’eau potable mondiale est utilisée pour l’élevage industriel (80% aux US), asséchant de vastes nappes phréatiques, phénomène qui doit s’accroitre de 50% jusqu’aux années 2050.
  • La pollution : Les ruminants sont la cause de 15 à 20% des émissions mondiales de gaz méthane, contre 13% pour l’ensemble du secteur des transports. Les déchets animaliers polluent les nappes phréatiques, les écosystèmes aquatiques et les zones humides. Ainsi 70% des ressources mondiales en eau douce sont aujourd’hui dégradées ou polluées. Un exemple : l’entreprise Smithfield Foods, qui tue chaque année 30 millions de porcs, a entièrement contaminé les rivières de Caroline du Nord. En Europe plus de 50% des eaux polluées proviennent de l’élevage intensif d’animaux, y compris les élevages de poissons.
  • Des conséquences sur la santé : de nombreuses études épistémologiques ont démontré que la consommation de viande rouge et de charcuterie augmente le risque de cancer du colon, de l’estomac et provoque des maladies cardio-vasculaires. En Argentine et en Uruguay, pays grands consommateurs de viande rouge, le taux de cancer du colon est le plus élevé au monde.
  • Conséquences sur la faim dans le monde : selon la FAO, 30% des terres arables de la planète sont aujourd’hui dévolues à l’alimentation animale et pour une grande partie au cheptel européen et américain, privant de terres disponibles de nombreuses populations des pays pauvres. La surconsommation de viande rouge crée un grave déséquilibre, augmentant d’un côté les risques de cancers et maladies cardio-vasculaires dans les pays riches et d’un autre côté la famine dans les pays pauvres.
  • La pêche intensive dispose de moyens de plus en plus sophistiqués (sonars, filets indéchirables de plusieurs kilomètres de long, bateaux usines) et conduit progressivement à l’extinction de nombreuses espèces de poissons. D’autant que chaque année 7 millions de tonnes de poissons sont rejetés en mer, morts ou agonisants. Enfin, beaucoup de filets perdus dérivent dans l’océan, continuant à piéger poissons et mammifères marins.
  • La biodiversité : 30 % de tous les mammifères, oiseaux et amphibiens sont menacés d’extinction avant la fin du XXIe siècle. Ces disparitions sont irréversibles.

Outre ce constat d’une extrême gravité, M. Ricard pose avec acuité le problème moral de nos rapports avec les animaux. En devenant cultivateur, l’homme les a domestiqués et soumis à son pouvoir. James Serpell, professeur d’éthique animale à l’université de Pennsylvanie, observe que seules les cultures ayant domestiqué des animaux défendent l’idée qu’ils sont inférieurs à l’homme. Les penseurs chrétiens affirmaient qu’ils n’ont pas d’âme. Saint-Augustin écrivait : « c’est par une très juste ordonnance du créateur que leur vie et leur mort sont subordonnées à notre usage ». Pour Descartes, non seulement ils n’existent que pour le bien de l’homme mais ils ne ressentent rien. Et si bien des années après, Darwin affirmait : « les animaux dont nous avons fait nos esclaves, nous n’aimons pas les considérer comme nos égaux », Kant dans ses leçons d’éthique, s’alignant sur Thomas d’Aquin, notait que « …les animaux n’ont pas conscience d’eux-mêmes et par conséquent ne sont que des moyens en vue d’une fin. Cette fin est l’homme. Aussi celui-ci n’a-t-il aucun devoir immédiat envers eux […] Les devoirs que nous avons envers les animaux n’en sont que des devoirs indirects envers l’humanité… ».

Or les études scientifiques démontrent qu’ils sont doués d’intelligence, qu’ils ressentent le plaisir comme la souffrance, qu’ils sont capables d’émotions, d’altruisme, qu’ils tuent leur proie pour se nourrir et survivre, non par haine ou vengeance. Alors questionne M. Ricard : si nous affirmons que les animaux sont nos amis, pourquoi les mangeons-nous ? Pourquoi les faisons-nous souffrir ? Ce plaidoyer met en lumière le sort que leur réservent nos sociétés, évoluées, civilisées, les souffrances qu’ils endurent depuis leur naissance et tout au long de leur triste existence, dans des fermes d’élevage concentrationnaires. S’abriter derrière l’idée que le sort des humains qui souffrent dans le monde est de loin plus important que celui des animaux, ne peut être recevable. Les atroces conditions dans lesquelles ovins, bovins, porcs, poulets, poussins sont élevés et abattus massivement, amènent l’auteur à comparer cette forme d’élevage et d’abattage industriels aux camps de concentration nazis servant la mort de masse. L’homme n’est plus un prédateur tuant pour survivre, il devient là un exterminateur du monde animal.

« Nous proposons de parler de « zoocide » poursuit M. Ricard, lorsque les animaux sont systématiquement mis à mort en grand nombre. (...) Car l’assujettissement de l’animal à l’homme investi de sa toute puissance, atteint aujourd’hui des proportions sans précédent. C’est un « éternel recommencement », car, contrairement aux génocides humains, cette destruction massive doit se prolonger avec la naissance de nouvelles victimes animales, élevées pour être tuées (alors qu'un génocide humain se veut définitif)… Les hommes font tout ce qu'ils peuvent pour dissimuler ou se dissimuler cette cruauté, il y alors distanciation. Ainsi s’organise à l'échelle mondiale l'oubli ou la méconnaissance de cette violence ».

Le concept de « zoocide » est repris par Dominique Lestel, enseignant en philosophie à l’école normale supérieure : « Il faut penser sérieusement le statut de la violence faite à l’animal dans nos sociétés et replacer le problème des abattoirs dans un contexte plus large, celui de la violence exercée contre le vivant, qui est au cœur même de notre culture contemporaine. […] Elle tue l’animal de façon massive, indifférenciée et obscène, pour le profit, pour rien et par négligence. On est sortis de la prédation pour entrer dans l’extermination, le zoocide et la barbarie interspécifique. […] Tolérer de tels agissements me souille en tant qu’être humain. Toutes ces activités pathologiques de certains humains contre les animaux dévaluent énormément la valeur de « qui je suis », en tant qu’être humain. La violence de l’humain contre l’animal à une telle échelle, détruit ce que signifie être humain autant qu’elle tue l’animal. »

La bienveillance, la compassion seraient donc réservées à nos seuls animaux de compagnie. Qui varient selon les pays et les cultures. D’une part il y a ceux que l’on aime, que l’on cajole, et ceux que l’on mange, en ignorant les souffrances qu’ils ont endurées avant de finir dans notre assiette. Même constat de violence pour les animaux utilisés dans la recherche scientifique, pour le trafic d’animaux abattus sans pitié - pour leur peau, leur ivoire, leurs cornes - déplacés de leur milieu naturel et gardés dans des zoos, privés de liberté, utilisés dans les cirques, combattus dans les arènes, les chasses, dont la chasse à coure est l’une des plus cruelles.

M. Ricard admettra l’utilisation des animaux pour la recherche scientifique seulement lorsqu’il n’y a pas d’autre moyen permettant de sauver des vies humaines et à la seule condition de ne pas les faire souffrir inutilement et de veiller à adoucir leur captivité. En aucun cas ils ne doivent servir à tester l’efficacité de produits cosmétiques ou lessiviels. La chasse, qui prétend réguler les espèces, les combats de coqs ou de chiens, les trafics d’animaux sauvages, très lucratifs pour les braconniers, prisés par les touristes fortunés, accélèrent le risque d’extinction de nombreuses espèces. Les humains ont aujourd’hui colonisé la mer, la planète, l’espace, réduisant irréversiblement les grands espaces indispensables à la vie sauvage. Quant à la corrida, survivante des jeux de cirque de l’antiquité, époque d’une grande barbarie pour les animaux, elle n’a pas sa place dans une société qui se veut civilisée. La souffrance des taureaux, des chevaux éventrés, recousus à la hâte et renvoyés dans l’arène, la mise à mort de la bête épuisée, blessée, sont des actes que l’humain s’autorise dans une prise de pouvoir gonflée de toute puissance. Car la mort n’est pas un spectacle, elle ne peut être un divertissement, elle ne se met pas en scène, même si le torero a revêtu pour la circonstance un habit de lumière.

M. Ricard a écrit un plaidoyer pour les droits des animaux : droit à la bienveillance, à la compassion, à l’altruisme, droit de vivre libres et paisibles dans leurs pâturages, droit de mourir dans leur milieu naturel. Son livre dérange, sans doute. Mais il ouvre les portes du champ des possibles, celui d’une société plus juste, plus respectueuse de la vie et des biodiversités. Combien long fut le chemin pour parvenir à l’abolition de l’esclavage… Mais quand l’homme veut s’en donner les moyens, il est capable de réaliser des exploits. Vouloir modifier nos comportements alimentaires, accepter de consommer avec modération, évitant les excès, respectant la biosphère, refuser les élevages concentrationnaires et le scandale des abattoirs, lieux de torture, désirer la bienveillance pour tous, serait-ce un rêve inaccessible ? Celui de construire un monde où la vie de ceux que nous appelons nos amis serait enfin respectée, après avoir trop longtemps été asservis et traités sans altruisme ? « Plaidoyer pour les animaux » est un devoir d’humanité que Mathieu Ricard rend à la cause animale. Qu’il en soit remercié.

Crédits photographiques : matthieuricard.org

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